Livia Lancelot, double championne du monde en reconversion

9 février 2018 • À la une, Actualités moto et 50cc, Compétition, Motocross, Partenaires

Retour sur la carrière de Livia Lancelot, double championne du monde de motocross

Livia Lancelot, double championne du monde de motocross en reconversionDouble championne du monde de motocross, Livia Lancelot a souhaité mettre un terme à sa carrière avant même d’atteindre ses 30 ans. Fatiguée par une décennie de campagne mondiale et les investissements nécessaires pour y briller, la française a souhaité saisir une opportunité professionnelle exceptionnelle : le lancement d’un team en Mondial MX2.

L’occasion d’un petit flashback sur sa vie, et son œuvre.

Première question, connais-tu précisément la durée de ta carrière ?

« C’est difficile d’y répondre. Car j’ai roulé un paquet d’années sans être pro. Ma première course date de septembre 92. J’avais 4 ans et demi. C’était dans le cadre d’une démonstration de club. On partait tous au drapeau avec nos PW 50. Ensuite j’ai évolué en 60 cm3 en Ligue, puis en Minivert, avant d’enchaîner directement par le 125 car j’étais très grande pour mes 13 ans. Après, sans traîner, j’ai enchaîné par le Junior. C’était en 2002 et en 2003. Mais ma première vraie course officielle, ce fut en 2004. C’était lors de la première du trophée féminin, une épreuve organisée par Pierrick Paget chez lui, a Legna. II avait invité l’allemande Steffi Laier, plus quelques filles et on s’était fait une course entre nous. Ensuite, lui et David Vuillemin m’ont organisé un voyage aux US pour y disputer ma première course internationale, pour l’une des manches du championnat américain sur la piste de Steel City, en Pennsylvanie. Bref, si tu considères que cette course marque le début de ma carrière, j’ai roulé 13 ans ! »

Livia Lancelot, double championne du monde de motocross en reconversionLors de tes courses de ligue, tu étais classée avec les garçons?

« Oui, avant 2004 je n’ai jamais eu de classement spécifique. C‘est normal, je ne roulais alors qu’avec des garçons. »

La moto n’était alors qu’un amusement?

« Oui. Il n’y avait alors aucun avenir de pilote en tant que fille. Surtout qu’internet n’existait pas et qu’on ne savait pas ce qui se passait de l’autre côté de l’Atlantique. S’il existait une réelle scène américaine ? Perso, je souhaitais devenir vétérinaire et malgré mes bons résultats en Junior, l’idée était de poursuivre mes études. Avec mes parents, on restait sur l’idée de faire de la moto pour s’amuser tant qu’on le pouvait pou, le jour où il y aurait un choix à faire, donner la priorité à mes études. »

Mais rien ne s’est passé comme prévu…

« Complètement. La situation a évolué car cette course aux US fut comme une révélation. J’avais bien roulé malgré mon jeune âge et le fait que je roule en 125 face à des pilotes établies, comme Jessica Patterson en 4T. Surtout, j’avais réalisé qu‘il existait un vrai championnat structuré avec des pilotes pro qui gagnaient leurs vies. Ça signifiait beaucoup pour moi : la promesse d’une vie de crosswoman. »

Tu étais prête à partir Vivre l’aventure aux Etats-Unis ?

« J’y ai songé en effet. Mais ma réflexion n’a pas été à son terme car c’est à cette époque que Youthstream, le promoteur des GP, a organisé la première Coupe du Monde féminine. C‘était en Suède, sur le circuit d’Uddevalla en parallèle au GP. J’y suis allée avec mes parents en camionnette et j’ai scoré une troisième place, derrière Steffi Laier et Katherine Prumm, toutes deux en 250 4T. C’est ce jour là que je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire dans le cross. J‘avais 16 ans, l‘âge de me lancer dans une carrière internationale en Europe, bien plus accessible qu’une carrière aux Etats-Unis qui, elle, impliquait qu’un de mes parents arrête de travailler… »

Tu as bien fait car c’est en 2006 qu’est lancé le premier championnat du Monde féminin ?

« Absolument. Un an après la Coupe du Monde, Youthstream lançait un vrai championnat. C’était mon objectif déclaré. Même si cette première année, j’y ai enchaîné les chutes… »

Livia Lancelot, double championne du monde de motocross en reconversion

Tu te considères comme la pionnière du motocross féminin en France?

« La pionnière, non. Mais une des pionnières, oui, car je pense avoir ma part de responsabilité dans l’éclosion du sport. Avant que j’arrive au plus haut niveau, des filles comme Marine Lacombe, ou Marie Duchéne, roulaient très fort, mais je pense qu’elles n’ont pas tiré le sport vers le haut comme j’ai pu le faire. Sans doute parce qu’elles étaient un peu trop en avance sur leur temps.

C’est lorsque j’ai commencé à participer à la Coupe du Monde que les médias se sont intéressés à la moto. Et c’est à cette époque que la Fédé s’est intéressée aux filles dans le motocross et qu’elle m’a intégrée à l’Equipe de France de motocross pour que je m’entraîne avec les meilleurs, les Nico Aubin, les Christophe Pourcel, les Marvin Musquin. Bref, si j’estime être une pionnière du cross féminin, ça s’explique autant par mes bons résultats, que par le fait qu’à l’époque, la parité des sexes était très discutée. Je suis arrivée au bon moment, quand il y a eu une volonté politique de voir des femmes pratiquer des sports dits d’hommes : le basket, le foot… »

Tu te considères comme une militante de la parité homme/femme ?

« J’essaye de me battre pour qu’on soit plus considérées dans notre sport, et qu’on cesse de voir le championnat du Monde féminin comme une sous-catégorie qui vient compléter le programme des courses masculines, mais je ne me considère pas comme une féministe pour autant. Quand les organisateurs de GP nous calent en début de journée pour nettoyer la piste pour les garçons, là, je dis à la FIM que ce n’est pas correct ! »

Tu viens de prendre ta retraite. Quel est ton sentiment général vis à vis de ta carrière. Tu finis avec deux titres mondiaux, mais tu en as manqué trois de peu…

« C’est sûr que si je ne regarde que cette année : mon titre perdu pour un point alors que j’ai connu un souci mécanique et quelques chutes, notamment lors du premier GP de l’année en Indonésie, j’ai de quoi pester… Mais je n’ai pas envie d’éprouver de l’amertume vis à vis de ma carrière car c’est de la mauvaise énergie. C’est tentant de refaire le monde, de ressasser ces erreurs qui m’ont fait perdre trois titres, et sans lesquelles je détiendrais 5 titres mondiaux, le record de titres détenu par Kiara Fontanesi aujourd’hui, mais je ne veux pas voir ça ainsi. Je préfère
me dire que j’ai appris de mes erreurs et qu’elles vont me servir à l’avenir. »

Il faut quoi pour réussir une carrière : des parents, du talent, du travail, de la chance ?

« Il faut les parents déjà ! C’est la base. Quand je réalise tous les sacrifices qu’ont fait les miens, alors je me dis que c’est de là que tout part. Ils doivent être motivés mais surtout, ils doivent avoir l’intelligence de faire les bons choix, notamment celui de s’éclipser au bon moment quand leur enfant grandit. Ensuite, il faut tous ces ingrédients que tu as évoqués, le talent, le travail, la chance… J’ai souvent en mémoire la citation de Laure Manaudou qui expliquait dans son livre sentir son corps flotter naturellement. Il y a des sports pour lesquels on est fait. C’est la part de talent, nos prédispositions naturelles… Moi, dans l’eau, je suis une pierre (rires) ! Ensuite, il faut du travail, beaucoup de travail. Et je ne parle pas que des heures de moto. Je parle aussi du fait de soigner sa relation avec les fans, les sponsors, les journalistes… Si demain je me reconvertis en team manager, c’est grâce à tout ce travail. »

Livia Lancelot, double championne du monde de motocross en reconversion

Tu n’es pas inquiète pour l’avenir du MXF avec ton départ. Même si sa fréquentation augmente année après année ?

« Je ne vois pas pourquoi ça ne continuerait pas… Le niveau progresse année après année, s’homogénéise. Certaines filles comme Jessie Joineau, ou Yvane Demaria, sont même capables de me suivre sur la durée d’une manche sur des pistes faciles. Mon départ va juste les surmotiver. Elles vont pouvoir éclore, viser la victoire et ça ne rendra les courses que plus intenses. Le public qui fera l’effort de suivre des courses féminines ne sera pas déçu. »

La France reste un pays à part non avec ce championnat féminin ?

« Il en existe un en Italie, en Allemagne, en Hollande, mais le nôtre est ceiui qui compte le plus de courses et de participantes. C’est l’un des plus beaux et c’est pourquoi on peut s’estimer heureuses. La France a été une pionnière. »

Le haut niveau fonctionne bien selon toi en France. Le système des collectifs et des équipes nationales…

« Quand tu regardes les résultats des courses par équipes, que ce soit les Nations ou les ISDE, voire même la saison de Zarco, tu ne peux que constater la réussite de la filière française. On roule quand même beaucoup devant. Alors bien sûr, il reste des choses à améliorer, mais de créer une émulation, un échange entre les jeunes, ça ne peut être que positif. Pour eux, mais aussi pour les parents qui découvrent comment fonctionnent leurs semblables et apprennent d’eux.

L’une des spécificités du cross, il est si onéreux que les enfants progressent toujours avec leurs parents. Le père achète deux motos, se déplace tous les week-ends, en semaine, tu ne peux le mettre à l’écart. Ce n’est pas comme les sports collectifs ou tu peux confier ton gamin dès 6 ans à un club qui va assurer son entrainement, sa formation. A partir delà, les formules des collectifs et des équipes ont une réelle utilité. C’est d’ailleurs là, un des axes de développement que je vois pour notre sport. Il faudrait professionnaliser des structures pour qu’elles se substituent aux parents et puissent offrir aux enfants un encadrement scolaire, des motos, des entraîneurs, un centre de pilotage… Ça serait l’idéal. »

Livia Lancelot, double championne du monde de motocross en reconversionIl se dit que tu vas bosser pour la Fédération Française de Moto. Tu pourrais préciser ton rôle ?

« C’est exact, je vais travailler avec Freddy Blanc. Il y a plusieurs années, on a tenté de créer avec la Fedé un collectif féminin réunissant des filles capables de rouler en championnat du Monde. Mais il n’a pas vraiment fonctionné pour X raisons. Notamment parce que j’étais encore en activité, que je ne pouvais pleinement m’y consacrer et qu’il était difficile pour les filles d’accepter le coaching d’une de leurs principales adversaires. Mais surtout, on s’est aperçus que la génération de prétendantes n’était pas totalement investie dans sa mission. Les filles n’ont pas mesuré l’ampleur du travail à fournir pour y arriver.

On a donc réfléchi avec Pascal Pinot et Freddy Blanc aux solutions pour corriger notre erreur et on s’est dit que le mieux était de coacher des filles beaucoup plus jeunes. On a donc lancé une détection des pilotes âgées de 10 à 14 ans en invitant la plupart des filles disposant d’une licence compétition. Pour ensuite leur expliquer, ainsi qu’à leurs parents, dans quoi elles s’engageaient. Le souci, ce sont les réseaux sociaux et internet. Ils tronquent la réalité. Pour réussir dans ce sport, il faut être prêt à sacrifier beaucoup de choses, c’est le message que l’on souhaite faire passer. C’est facile d’aller au MXF et signer un top 5, mais scorer un top 10 en Mondial, c’est très difficile. Il y a un monde entre ces deux performances. »

Parle-nous de cette ultime saison.

« Je dirais que c’est un peu 50/50. C’était encore une super belle saison, j’ai bien roulé, au niveau des autres. Par rapport à Duncan l’année d’avant qui est arrivée et qui a fait peur à tout le monde, cette année elle n’était pas au dessus du lot. J’ai réussi à la battre certaines manches, à la suivre par exemple à Ernée où on finit roue dans roue. Voilà ça c’est le côté positif, malgré mes 29 ans (rires) et face à la nouvelle génération j’avais encore la vitesse pour rouler devant. C’est ce que je retiendrai de cette saison là.

Après je suis forcément déçue de ne pas finir sur un titre. Ca aurait été l’apothéose. Et c’est toujours un plus difficile à accepter car ce n’était pas que de ma faute. Comme en 2015, quand je perds le titre car la moto ne veut pas partir dans la dernière manche. C’est comme aller à la guerre mais sans arme, c’est une sensation vraiment horrible. Et cette année, j’ai commencé la première manche avec un problème technique. Et là tu sais que ça va être galère, tu pars sur une saison complète mais d’entrée de jeu t’as une manche à 0. Dès l’Indonésie je me disais que le titre était foutu. Je vais me battre tout ce que je peux pour récupérer tous les points mais ça va être très difficile. Mais voilà, j’ai d’excellents souvenirs, j’ai été soutenue par les fans, j’ai fait de belles manches mais finir sur un titre ça aurait été mieux… »

Livia Lancelot, double championne du monde de motocross en reconversion

Tu vas continuer à rouler ?

« Oui je vais rouler le plus possible à l’entrainement. C’est vrai que pour l’instant je n’ai pas trop le temps mais par la suite j’aimerais rouler au moins une fois par semaine. Et je vais continuer de faire quelques courses qui ne sont pas encore vraiment définies. On travaille sur un petit projet « secret » avec la fédération. J’aimerais bien être au départ de certaines courses l’année prochaine et réserver quelques surprises aux gens qui m’ont toujours soutenue. »

Et concernant ta reconversion, tu peux nous en parler ?

« Depuis 2014 j’ai mon team. J’ai fait rouler des filles, puis j’ai commencé à faire rouler aussi des garçons avec Axel Louis qui est champion de France en SX 85. Donc effectivement ma reconversion est là et je la prépare depuis quelques années. C’est aussi pour ça que j’ai choisi d’arrêter cette année : j’ai eu une opportunité pour l’année prochaine. Il y a un assez gros turn over en championnat du monde. Il y a pas mal de pilotes qui se sont retrouvés sans guidon et mon avenir, je veux qu’il soit en tant que team manager en championnat du monde.

L’opportunité est arrivée : des pilotes sans guidon et des sponsors qui voulaient continuer de me suivre. Donc j’ai monté un dossier que j’ai présenté. J’ai aussi la chance d’être suivie par des grands noms du motocross et des teams managers qui ont confiance en moi. Mais ça sera bien moi, il y aura toujours le 114 dans le nom du team. En plus, j’ai la chance d’avoir signé avec Hunter Lawrence et Bas Vaessen, deux pilotes qui se sont retrouvés sans guidon suite à l’arrêt de leur team. Ils ont clairement pour objectif tous les deux de monter sur les podiums toute la saison donc c’est vraiment une chance pour moi de commencer comme ça. J’ai parlé avec eux de ma vision du team et ça les a séduit. Ils ont trouvé quelque chose de différent de ce dont ils avaient l’habitude. Ils ont confiance en moi et j’ai confiance en eux donc je pense qu’on va faire une bonne saison. »

Par Vincent Boudet – Photos Vince, Valentin Guinberteau & Pascal Haudiquert

Source E-Mag FFM

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